Marie Wabbes

Marie Wabbes est une « incontournable » de la littérature de jeunesse en Belgique, et à ce titre, qui ne connaît pas son trait reconnaissable entre mille ?

Après avoir travaillé durant près de quinze année avec la presse quotidienne belge, Marie Wabbes publie au sein des plus prestigieuses maisons d’édition francophones et d’outre-Manche. Illustratrice aujourd’hui de plus de cent quatre-vingt albums pour la jeunesse, Marie Wabbes est également un personnage clé dans l’histoire de la section francophone belge d’IBBY, et nous comptons bien sur ses talents de conteuse pour nous narrer la genèse de cette belle histoire. 

Nous vous emmenons donc à la rencontre de cette grande dame, dont la chaleur et la générosité n’ont pas d’égal ! Chez elle, dans une campagne verdoyante, au coin du feu ouvert, sous l’œil attentif de ses chats et de son chien, Marie Wabbes évoque avec passion ses souvenirs IBBYesques…

IBBY : Marie Wabbes, vous êtes à l’origine de la création de la section belge francophone d’IBBY en 1992. Pouvez-vous nous en dire plus sur la naissance d’IBBY en Belgique, et en particulier sur la section francophone ?

M.W. : À l’origine, il y avait un souhait commun de ma part et de celle d’André Canonne[1] de créer une section belge IBBY. Je désirais ardemment présenter Gabrielle Vincent[2] pour le prix Andersen. À l’époque, sans l’existence d’une section belge, nous ne pouvions pas proposer cette candidature. Nous avons donc décidé de mettre sur pied une section belge d’IBBY. Mission impossible dans un premier temps, car IBBY international ne souhaitait qu’une seule section par pays et malheureusement, André Canonne n’était pas parvenu à s’entendre avec nos voisins flamands pour créer une section belge. Aussi, j’ai rencontré Greet Spaepen, qui allait plus tard devenir responsable de la future section flamande, et je lui ai proposé que nous nous fassions membres d’IBBY toutes les deux, d’abord à titre individuel. Nous pouvions ensuite nous allier et mettre sur pied la section belge d’IBBY. Et IBBY international a accepté que nous ayons une section belge avec deux divisions linguistiques. Nous étions en 1989, et notre existence officielle n’a pris court qu’en 1992.

IBBY : Vous étiez alors une section belge : comment avez-vous développé cette double organisation francophone et néerlandophone ?

M.W. : Comme à l’origine nous étions membres individuels d’IBBY, nous étions aux premières loges pour prendre connaissance de toutes les démarches à effectuer pour devenir une section à part entière et nous avions à notre disposition tous les documents nécessaires, toutes les publications d’IBBY. Nous nous rencontrions régulièrement avec Greet  pour confronter nos avis. Nous avons alors fondé deux associations de type asbl, qui ont constitué la section belge d’IBBY. Nos collègues flamands étaient basés à Anvers, tandis que notre section francophone était basée à mon domicile à ses débuts. Ensuite, les réunions de la jeune section francophone se sont déroulées dans les locaux de l’ADEB, association des éditeurs belges. Cette dernière nous a hébergés très gentiment pendant plusieurs années. Notre équipe était constituée d’une part des journalistes Daniel Fano et Lucie Cauwe, de l’auteur-illustratreur Francine De Boeck, de la responsable pour la littérature de jeunesse au CGRI[3], Nicole Nachtergaele, de Martine la Haye de la Communauté française, et d’un bibliothécaire, Luc Battieuw. Avant de fonder IBBY, j’étais partie prenante du prix de la SCAM[4] et j’avais déjà eu l’occasion de saluer le travail d’illustrateurs aujourd’hui incontournables, tels que Anne Brouillard, Kitty Crowther, Mario Ramos, Louis Jooss …  j’ai toujours adoré lire les livres des autres et aujourd’hui encore, je reste toujours très attentive à la production littéraire de jeunesse. Dès lors, je pensais qu’une section belge d’IBBY permettrait de mettre davantage en avant ces jeunes auteurs, aujourd’hui reconnus. L’illustration est un métier solitaire, et IBBY pouvait constituer un medium pour sortir l’illustration de de sa bulle. Pour cela, avec la bénédiction d’André Canonne, mon premier acte au sein de la section belge francophone d’IBBY fut de présenter la candidature de Gabrielle Vincent pour le prix Hans Christian Andersen. J’avais la chance d’avoir connu Gabrielle quand j’avais 15 ans, et elle faisait partie de ces artistes qui vivent leur travail. Remarquable peintre, elle trouvait que l’illustration était un art mineur, destiné à la « nourrir ». Elle ne comprenait pas mon admiration pour son travail d’illustratrice. Gabrielle, ou Monique Martin de son vrai nom, n’obtint jamais le prix Andersen, mais elle fut l’impulsion à la base de la création d’IBBY en Belgique.

IBBY : Quelles sont les missions d’IBBY et en particulier de la section belge francophone?

M.W. : Il est certain que nous ne devons pas perdre de vue le but d’IBBY : contribuer à la compréhension entre les peuples, à travers la littérature de jeunesse. J’ai parfois l’impression qu’on oublie ce but premier. J’aime répéter : « brandissons l’enfant ! L’enfant et l’enfance sont le cœur de nos préoccupations ! ». Lorsqu’on voit les disparités entre la vie de l’enfant chez nous, en Afrique, en Asie, en Amérique et dans le monde entier, notre but premier est d’arriver à ce que tous les enfants du monde aient accès à l’éducation, à la culture, aux livres. Voilà le but d’IBBY ! Dire qu’il est atteint serait présomptueux, mais nous avons quand même déjà été très loin dans nos démarches. Innocemment, je pensais que nous arriverions à soutenir des pays émergents dans le domaine de l’édition, mais malheureusement, cette entreprise a été fortement ralentie lorsque les Japonais étaient à la présidence d’IBBY international.

En Belgique, l’approche de la lecture et de la relation au livre pour enfant a été fortement enrayée par notre maigre financement. Pourtant, les livres pour la jeunesse restent un facteur extrêmement important de construction de la personnalité : ils donnent à l’enfant confiance en lui ! Je me rappelle une lecture qui m’a particulièrement marquée lorsque j’étais enfant, l’Almanach du gai savoir. Nous sortions de la guerre et dans ce livre, les deux petits héros, riaient de tout. L’abominable, la souffrance, la détresse, devenaient des prétextes aux rires. Ma mère ne comprenait pas, mais ce livre m’a fait comprendre à cette époque triste et troublée, que la vie était possible. Depuis, tout ce que je fais est toujours structuré de manière à faire comprendre d’où on vient, où on va,… et surtout, qu’on vit et qu’on est important ! Dans mon parcours, j’ai eu l’occasion de former de jeunes africains à la création de leurs propres livres. En effet, il existait alors une volonté de sensibiliser le peuple africain à l’importance de la lecture, mais les livres qu’il recevait étaient bien trop européanisés. Les petits Africains n’y trouvaient pas d’intérêt. En créant leurs propres histoires, et leurs propres livres, les Africains développaient peu à peu l’intérêt pour la lecture. En Belgique, il reste de nombreuses expériences à effectuer, par exemple avec les enfants de réfugiés qui débarquent sur notre territoire. J’ai eu la chance de beaucoup voyager et de vivre longtemps hors de nos frontières. À chaque voyage je lis les auteurs du pays que je visite. L’histoire de la section belge francophone d’IBBY, et de cette rencontre avec les littératures de jeunesse du monde entier est en quelque sorte « en parallèle » avec mon histoire personnelle et mon activité d’auteur-illustrateur.

IBBY : Vous êtes toujours à l’heure actuelle, après l’avoir présidé, membre du conseil d’administration de la section belge francophone d’IBBY. Quelles évolutions avez-vous constatées durant ces années de participation active au sein de notre association ?

M.W. : J’ai en effet, malgré mes nombreux déplacements à l’étranger, toujours été intéressée par les activités d’IBBY. Je suis d’ailleurs fière de continuer à payer ma cotisation comme membre d’honneur d’IBBY. Durant vingt ans, je n’ai jamais cessé de suivre IBBY et sa section belge francophone, notamment en compagnie de Luc Battieuw[5], autre pilier de la section. Le travail que Luc Battieuw a effectué durant ces vingt années est formidable. En somme, Luc Battieuw a ancré la littérature de jeunesse dans notre sol, et aujourd’hui, nous devons continuer à aller au-delà des frontières. Il me semble que nos confrères flamands ont déjà davantage creusé cette piste, mais naturellement, ils disposent de moyens et d’une structure nettement plus avancés que ceux de notre section francophone. Des initiatives telles que les lectures dans les parcs, dans les hôpitaux… s’inscrivent directement dans IBBY, sans perdre de vue l’entente entre les enfants du monde à travers les livres. Les prix décernés par IBBY soutiennent également cette mission. Il faut rappeler constamment le but premier d’IBBY pour éviter de s’en éloigner et ainsi privilégier, lors de la sélection des prix, des critères en adéquation avec nos missions. Par exemple, pour le prix du meilleur album, il ne faut pas perdre de vue qu’une histoire doit être cohérente et compréhensible par tous, même sans la présence des illustrations. Elle doit être un vecteur de compréhension. Le contenu d’un livre, doit rester plus important que son apparence. Les enfants ne sont pas dupes. Même s’il est difficile de se protéger ce certains produits commerciaux créés par les éditeurs, un livre pour enfant ne devrait jamais être un produit ! Aujourd’hui, c’est sans doute là que se situe le vrai problème. Le rôle d’IBBY est important et essentiel dans la compréhension entre les individus. Malgré les difficultés et les obstacles qu’il a fallu surmonter durant vingt ans, la section belge francophone, notamment par l’entremise de Luc Battieuw est parvenue à instaurer une pérennité à notre association, et donc une pérennité dans cette volonté de mieux se comprendre entre individus. Au vu du peu de subsides dont bénéficie la section, il est presque miraculeux que nous soyons toujours si présents : c’était sans compter sur la générosité et le dévouement de passionnés de littérature de jeunesse ! Évidemment, les cotisations internationales sont énormes, mais c’est indispensable pour bénéficier d’une assise mondiale, et donc d’une certaine crédibilité. La présentation de candidatures aux différents prix internationaux chapeautés par IBBY contribue aussi au développement de notre crédibilité.

Aujourd’hui, nous devrions aussi plus asseoir la position d’IBBY auprès d’autres institutions belges telles que la bibliothèque royale ou des centres d’archives : avec IBBY, et les collections patrimoniales dont dispose le Centre de littérature de jeunesse de Bruxelles, il y aurait sûrement matière à expositions et exploitation des savoirs et savoir-faire des différentes institutions.

IBBY : Et avant de nous quitter, Marie Wabbes, quel souvenir ou quelle anecdote liés à la section belge francophone d’IBBY souhaitez-vous partager avec nos lecteurs ?

M.W. : Parmi quelques anecdotes qui me reviennent, je me rappelle avoir participé plusieurs fois aux Congrès d’IBBY, et lorsque le Japon assurait la présidence d’IBBY, le sponsor principal était assuré par… une firme automobile !

J’ai également eu la chance de pouvoir animer un atelier dans les années 90 à Bamako avec Véronique Tadjo[6]. Trois semaines durant, nous avons créé notre « pagne-livre » : un pagne illustré d’un abécédaire, qui, lorsqu’on le plie et le coupe, se transforme en livre ! Les enfants apprenaient ainsi à lire en essayant d’abord de déchiffrer leurs prénoms qui figuraient sur le pagne. Parmi ces prénoms, le premier, Alpha, était le prénom d’un petit garçon devenu entre-temps Vous y trouviez notamment le premier prénom : Alpha… prénom d’un petit garçon devenu plus tard le président du Mali Alpha Konaré!

Et enfin, j’ai également été invitée par la section flamande d’IBBY… en tant qu’auteur étranger ! Une vraie histoire belge !

 

Propos recueillis par Natacha Wallez, le 27 octobre 2011




[1] André Canonne (1937-1990) a dirigé le Centre de lecture publique de la Communauté française, et a sa vie durant œuvré au développement de la lecture en Belgique francophone. Il est également l’auteur d’un manuel de catalographie et a participé à nouvelle édition de la Classification Décimale Universelle. Le Centre de littérature de jeunesse de La Louvière porte aujourd’hui son nom.

[2] Créatrice des célèbres Ernest et Célestine, Gabrielle Vincent (1928-2000) reste une des figures marquantes de l’illustration en Belgique. Également peintre et conteuse, c’est son travail d’illustration de livres pour enfants qui lui valut une reconnaissance internationale.

[3] Aujourd’hui WBI : Wallonie Bruxelles International

[4] Société civile des auteurs multimédias

[5] Luc Battieuw est aujourd’hui responsable de la section jeunesse de la bibliothèque principale de Bruxelles II et également directeur du Centre de littérature de jeunesse de Bruxelles.

[6] Véronique Tadjo (1955) est née à Paris mais a grandi en Côte d’Ivoire. Elle est l’auteur de plusieurs romans et recueils de poèmes et a reçu en 2005 le Grand Prix d’Afrique Noire.   

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